
Pourquoi l’idĂ©al viril fait « mâle » Ă la sexualitĂ© des hommes ?
Dans son ouvrage philosophique « Le mythe de la virilitĂ© – Un piège pour les deux sexes » paru en 2017 aux Ă©ditions Robert Lafont, l’universitaire Olivia GazalĂ© s’intĂ©resse Ă la diffĂ©renciation des sexes Ă travers le prisme de la masculinitĂ©. Si ce que la philosophe appelle le système viriacal constituerait un instrument de domination des femmes, les hommes en seraient Ă©galement victimes. Parmi les injonctions Ă la virilitĂ© ? La pression de la performance sexuelle.
L’impératif de virilité et la construction de l’homme viril
Si le terme de virilité désigne à la fois l’ensemble des attributs physiques de l’homme adulte, la puissance sexuelle masculine ou encore l’ensemble des qualités culturellement attribuées aux hommes, la philosophe en parle comme d’un idéal normatif de ce que doit être un homme, modèle qui intègre ainsi tous les aspects de ce que l’on entend par virilité.
Un homme devrait alors être fort, vigoureux, courageux, impassible et sexuellement performant. Son identité se construirait autour et malgré cet impératif à être « un homme, un vrai ». Il se devrait en permanence, d’affirmer et de démontrer sa virilité. (Pierre Bourdieu, La domination masculine, 1988)
Ainsi, si les femmes ont leurs lots de pressions quant à leur physique, les hommes ne sont pas non plus épargnés : le culte du corps et de la beauté masculine remonte à l’Antiquité, où, à Rome et à Athènes l’harmonie du corps, les proportions idéales et la musculature sont érigées en idéal à atteindre dont Hercule est le parfait exemple.
Elisabeth Badinter décrit, dans son essai philosophique « XY De l’identité masculine » paru en 1992, ce modèle masculin qui serait composé de quatre critères de virilité :
- Le rejet du féminin, ou tout ce qui renvoie à des qualités dites « féminines »
- La supériorité, le pouvoir et l’admiration
- L’indépendance émotionnelle, ou le fait de ne compter que sur soi et ne (surtout) pas montrer ses émotions
- La force, voire la violence pour assoir sa domination sur les autres
Au mĂŞme titre que les femmes ne sont pas naturellement douces et gracieuses, les qualitĂ©s que l’on prĂŞte aux hommes ne seraient pas totalement innĂ©es mais feraient partie d’un idĂ©al construit et intĂ©riorisĂ© du fait d’un hĂ©ritage mythologique, religieux et culturel mais aussi de l’éducation et de la socialisation.Â
Tout comme on devient femme, Olivia Gazalé rappelle que la célèbre formule de Simone de Beauvoir est également valable pour désigner la construction de l’homme par la société :
« Naître homme est un fait biologique, devenir viril une construction sociale »
– Olivia GazalĂ©, Le mythe de la virilitĂ© – Un piège pour les deux sexes, Ă©ditions Robert Lafont, 2017. p. 198.
Aussi, la performance sexuelle constitue un des versants majeur de cet idéal viril.
L’impératif viril ou la pression de la performance sexuelle
Complexes liés à la taille du pénis, angoisses des troubles érectiles, crainte de la précocité, exigences quant à la satisfaction de la partenaire : les hommes sont soumis à de multiples pressions relatives à leur sexualité. Olivia Gazalé les décortique et dégage les obligations auxquelles les hommes doivent répondre, à savoir, la preuve de la vigueur du membre viril, le devoir de l’érection, l’impératif de la pénétration et de l’éjaculation.
La glorification du pénis n’est pas nouvelle et remonte, elle aussi, à l’antiquité. Le sexe masculin à longtemps fait l’objet de fascination et de louanges. Selon la philosophe E. Badinter, il serait le signifiant de la différenciation des sexes et un instrument de performance.
Le mot phallus vient d’ailleurs du grec ancien « phallos » et désigne la représentation du membre viril en érection, emblème de la puissance génésique. Contrairement à pénis dont l’étymologie latine renvoie à « chose qui pend » (pendeo)
Ce dernier serait également un outil de domination, à la fois des hommes sur les femmes mais aussi des hommes sur les hommes. Les homosexuels ayant longtemps été qualifiés de « sous hommes » car pénétrés par l’organe génital masculin. La focalisation et la glorification du pénis en auraient fait le centre de l’érotisme masculin autour duquel le garçon construirait son identité. Ce lien entre phallus, virilité et identité masculine serait ainsi à l’origine d’insécurités, de complexes et de fragilité.
« Plus le membre viril est investi du pouvoir de faire l’homme, plus il le rend vulnĂ©rable. » – Ibid p.270

Cette adulation du pĂ©nis, le journaliste Thomas Messias en parle dans l’excellent podcast de slate.fr , « Mansplaining » qui dĂ©cortique les masculinitĂ©s au travers de faits d’actualitĂ© et d’œuvres culturelles. Il rappelle que la taille du pĂ©nis constitue une obsession pour beaucoup d’hommes : « Un petit pĂ©nis c’est disgracieux et ça ne fait pas viril », Ă tel point que certains consultent mĂ©decins et chirurgiens pour un agrandissement du pĂ©nis. (Mansplaining episode 41 – Petit pĂ©nis, le gros complexe des hommes cis).
ĂŠtre dotĂ© d’un phallus ne suffit cependant pas à « ĂŞtre un homme », encore faut-il que celui-ci entre en Ă©rection. Elle serait l’expression incontestable de la puissance masculine et les troubles Ă©rectiles, qu’auraient dĂ©jĂ rencontrĂ© 6 hommes sur 10 en France, reviendraient Ă une perte de virilitĂ©. Ne parle t-on d’ailleurs pas d’impuissance pour qualifier les problèmes d’érection ?
Le caractère parfois incontrĂ´lable de l’érection rend les hommes incapables de la maĂ®triser parfaitement, ce qui est tout Ă fait normal rappelons-le. Or la sur-valorisation de celle-ci, l’injonction Ă bander et la stigmatisation des problèmes Ă©rectiles sont, encore une fois, sources de mal-ĂŞtre et d’inquiĂ©tudes.Â

Avoir un phallus dressé, raide, puissant, performant pourquoi faire ? Pénétrer (la femme) bien-sûr. Aux deux impératifs mentionnés précédemment se rajoute celui de la pénétration du sexe féminin, symbole de prise et de domination sur la femme et, évidemment, emblème de virilité (toujours celle-la). La pression du rapport sexuel et les attentes de la société sur la sexualité masculine amèneraient d’ailleurs certains hommes à ne pas refuser un rapport sexuel dont il n’ont pas envie.
Cette obligation peut également s’expliquer par la condamnation de l’onanisme par la Genèse qui a longtemps imposé le devoir de reproduction. Le sperme ayant été considéré comme un liquide précieux, source d’énergie ne devait ainsi pas être « gâché » par des pratiques telles que la masturbation (ou la fellation).
Cependant, l’idée de retarder l’éjaculation et de « durer » est relativement récente. Elle est arrivée avec la philosophie de l’harmonie des jouissances au 19e siècle et a été renforcée au siècle suivant. En plus de devoir contrôler son corps, son membre et ses fluides, voilà que l’homme doit maintenant conserver le plus longtemps possible son érection et retenir au maximum son éjaculation afin de faire jouir la femme. Il doit prouver qu’il est capable de maîtriser et de déclencher l’orgasme féminin. Cela le contraint, une fois encore, à l’obligation de la performance sexuelle. Selon un sondage de l’IPSOS, 43% des Français craignent de pas répondre aux attentes sexuelles de leur partenaire. De la pression, encore de la pression, toujours de la pression.
Quand on sait que celle-ci est contre-productive pour avoir une sexualité épanouie, nous avons tout intérêt, hommes comme femmes, à revoir nos idéaux « virils » et à explorer de nouvelles formes de masculinités.